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Dans la jungle affective

L’être humain ne peut pas être lui-même l’unique cause de sa joie, parce qu’il n’est pas lui-même la cause de son existence : il existe grâce au réseau des circonstances qui l’ont fait naître, le nourrissent, le soutiennent et l’inspirent.

L’amour est d’une importance capitale dans nos vies. Nous en comprenons aisément les raisons lorsque l’on saisit le fait que la réalité humaine est d’abord une réalité affective.
Dans cet article, je vous propose d’approfondir cette réflexion en poursuivant l’exploration de la philosophie spinoziste et les fondements qui en étayent l’architecture.

Nous subissons sans cesse les variations de nos humeurs, les altérations de nos affects, tantôt vers le haut, tantôt vers le bas. Quand notre énergie vitale augmente – Spinoza parle de puissance -, nous ressentons de la joie ; quand elle diminue, nous ressentons de la tristesse. Ces variations sont bien souvent aléatoires et imprévisibles – notre humeur peut s’abattre sans préavis, comme elle peut s’exalter pour un rien – et nous avons l’impression de n’avoir aucune maîtrise sur ce va-et-vient affectif, cette balançoire entre l’euphorie et la dépression.

L’amour, notre repère affectif

Largués dans ces montagnes russes émotionnelles, il n’est alors pas étonnant que nous y cherchions des repères, que nous voulions identifier ce qui nous apporte de la joie pour nous en rapprocher et nous y attacher. D’où la simplicité de la définition de l’amour que propose Spinoza :

Ethique III, Définition des affects, VI : ”L’amour est une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure.”

Aimer, c’est ressentir une joie qu’on croit ne pas venir de l’intérieur, qu’on croit ne pas savoir produire soi-même, mais qui serait provoquée par un être extérieur, une personne, une chose ou une idée. De cette manière, les joies ressenties ne nous apparaissent plus aléatoires et fluctuantes, mais comme des états que nous pouvons, grâce à l’existence de cette cause repérable et identifiable, revivre de manière régulière et prévisible. Encore faut-il parvenir à se l’attacher et à s’y unir solidement. Cependant, aimer, c’est aussi se livrer à autrui, aux circonstances, aux inconstances des humeurs des autres ou de la météo. C’est aussi – et, malheureusement, presque toujours – se tromper sur les causes de l’amour, se tromper sur l’origine de sa joie, et s’attacher à ce qui nous attriste bien plus qu’il ne nous réjouit. Aimer, c’est croire que quelque chose nous réjouit, même si l’effet réel est contraire.

On peut alors penser qu’il vaut mieux trouver sa joie en soi-même que de faire dépendre son bonheur des autres et des aléas de la vie, qu’il ne faut pas se livrer au hasard des rencontres et des désirs des autres. On peut ainsi essayer de devenir complètement autonome, de ne se fier qu’à soi-même, ou, comme le préconisaient les stoïciens, de n’attacher de prix qu’à ce qui dépend de nous-mêmes. Et si nous réussissions ainsi à devenir l’unique cause de notre joie, il faudrait conclure que nous n’aimerions plus que nous-mêmes.

Pourtant, répondrait Spinoza, on méconnaîtrait alors la condition humaine et la place de l’homme dans l’ensemble de la nature. L’être humain n’est tout simplement pas un être autonome et ne pourra jamais l’être, quel que soit son effort. L’être humain ne peut pas être lui-même l’unique cause de sa joie, parce qu’il n’est pas lui-même la cause de son existence : il existe grâce au réseau des circonstances qui l’ont fait naître, le nourrissent, le soutiennent et l’inspirent. La puissance de la nature est infiniment supérieure à celle de l’homme, toujours redevable et dépendant d’elle. Livré aux forces de son environnement, l’homme s’attachera toujours à ce qu’il croit le renforcer et le réjouir, et fuira toujours ce qu’il croit l’affaiblir et l’attrister.

L’amour, c’est l’ancre qui stabilise les fluctuations de nos affections, la boussole qui nous oriente dans la jungle de nos émotions. Mais cette ancre peut tout autant nous tirer vers le bas, la boussole peut tout aussi bien nous désorienter. Il devient alors essentiel de savoir choisir le bon objet d’affection, de s’attacher à ce qui nous renforce au lieu de nous affaiblir. C’est pourquoi Spinoza écrit, au début de son Traité de la réforme de l’entendement :

“Toute notre félicité et notre misère ne résident qu’en un seul point : à quelle sorte d’objet sommes-nous attachés par l’amour?”

Nous voyons ici résumée toute la démarche de Spinoza, démarche qui inclut à la fois un diagnostic et un projet. D’abord le diagnostic : toutes nos souffrances sont au fond des souffrances d’amour. Sans amour, nous ne ressentons certes pas de joie – ou alors seulement des joies transitoires aussitôt oubliées -, mais pas de souffrance non plus.

L’amour, solution et problème

En attachant nos sensations aux autres, l’amour est proprement le sentiment qui nous humanise, qui fait de nous des êtres humains. Il est aussi le sentiment qui nous caractérise et nous définit en tant qu’individus. On peut ainsi établir une typologie des caractères humains, uniquement en fonction de l’objet aimé, comme le firent tous les contemporains de Spinoza. Ainsi, chez Molière, l’avare se définit par son amour de l’argent, l’ambitieux par l’amour de la gloire, le gourmand par la nourriture, le lubrique par les plaisirs sensuels. Mais si chaque tempérament se définit par son plaisir préféré, par son objet exclusif d’amour, ce même plaisir est aussi la cause de toutes ses déroutes et souffrances.

Dans nos existences, l’amour est donc à la fois la solution et le problème. Ce n’est qu’en aimant que nous nous sentons impliqués dans le monde ; sans amour, tout nous laisserait indifférent. C’est pourquoi Spinoza continue :

“Pour un objet qui n’est pas aimé, il ne naîtra point de querelle ; nous serons sans tristesse s’il vient à périr, sans envie s’il tombe en la possession d’un autre ; sans crainte, sans haine et, pour le dire en un mot, sans trouble de l’âme …”

L’amour est donc le point focal de nos passions, c’est autour de lui que nos affects se cristallisent c’est à partir de lui que se posent les problèmes de notre existence.

A ce diagnostic, Spinoza joint un projet : si notre bonheur dépend de notre objet d’affection, si notre salut dépend de ce que nous choisissons d’aimer, la tâche du philosophe consiste alors à découvrir un objet d’amour capable de nous procurer une pleine et durable satisfaction. Spinoza l’entrevoit dans le passage qui suit :

“Mais l’amour allant à une chose éternelle et infinie repaît l’âme d’une joie pure, d’une joie exempte de toute tristesse ; bien grandement désirable et méritant qu’on le cherche de toutes ses forces.”

Ces paroles nous paraissent abstraites et pompeuses. Avec raison nous nous méfions de ce qui est prétendument ”pur, éternel et infini”. Le chemin va être long et ardu avant de saisir, ou mieux, d’éprouver ce que veut signifier Spinoza. Spinoza, lui-même, doit d’abord radicalement réformer toute sa manière de penser afin de le comprendre.

Mais nous pouvons déjà lever le voile sur quelques-unes des illusions qui ternissent notre expérience de l’amour, et falsifient nos choix.

Reprenons la définition de l’amour :

“L’amour est une joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure.”

Cette définition nous dit bien que la seule chose qui est réelle dans l’amour, c’est notre sentiment ; c’est-à-dire la joie éprouvée. L’objet sur lequel porte ce sentiment, en revanche, n’est qu’une idée que nous attachons, avec plus ou moins de circonspection, à cette joie. Dans beaucoup de cas, c’est seulement dans notre imaginaire que cet objet est une cause de joie. Il nous incombe ainsi de renverser notre conception et notre appréhension de l’amour.

Quand nous croyons aimer sans aimer

Pour commencer, ce qui détermine notre amour, ce qui guide notre choix, c’est uniquement notre sentiment, et en aucune façon la qualité réelle de l’objet de notre affection, ou pire, des ”valeurs” transcendantes auxquelles il est censé correspondre. Ce n’est pas l’excellence, la bonté ou la beauté d’une chose, d’une idée ou d’une personne qui nous la rend aimable, mais uniquement le fait que nous associons une augmentation de notre énergie vitale, c’est-à-dire une joie, à sa présence. En nous en remettant à des valeurs supérieures pour déterminer ce qui doit être digne de notre amour, qu’il s’agisse d’un degré d’excellence ou d’une bonté intrinsèque à l’autre, nous sommes sur le plus sûr chemin pour nous tromper. Nous nous attacherons ainsi à des objets aliénants – des objets que nous imaginons simplement aimer. Car en croyant que c’est l’autre qui est la cause de notre amour, et que nous sommes obligés de le lui rendre, nous oublions les émotions qu’il provoque en réalité. Ce n’est donc pas l’autre la véritable raison de notre amour, mais simplement le sentiment qui accompagne sa présence.

L’amour ne serait donc jamais réciproque? Serait-il nécessairement égoïste? Il faut certes abandonner l’idée de l’amour comme don de soi ou comme sacrifice à l’autre. Et si, dans un certain sens, l’amour est effectivement toujours égoïste – c’est notre propre joie que nous cherchons dans l’autre – cela ne signifie nullement qu’il se vit au détriment des autres. Car quand la présence de l’autre nous réjouit, cette joie à son tour réjouit l’autre. L’amour ainsi réciproque dans son déploiement doit l’être aussi dans son fondement. Nous apporte de la joie, écrit Spinoza, ce qui convient à notre nature et ainsi nous renforce et nous grandit. Mais cette convenance ne peut qu’être réciproque : si une chose nous convient, nécessairement nous lui convenons aussi.

Nous pouvons voir cette convenance à la base de l’amour de deux manières : une chose peut nous convenir parce qu’elle nous ressemble, ou parce qu’elle nous est complémentaire. Des choses qui se ressemblent s’associent facilement : elles forment alors un être composite de même nature, mais d’une puissance redoublée. Il y a complémentarité lorsque chacun manque de ce que détient l’autre : là aussi, chacun augmente sa puissance par l’intermédiaire de celle de l’autre. La ressemblance comme la complémentarité sont donc des relations symétriques : nous ressemblons à ce qui nous ressemble, et nous complétons ce qui nous rend plus complet. Il en résulte donc que la joie qui résulte de cette augmentation de puissance commune est nécessairement réciproque aussi. Plus l’amant sera joyeux, plus l’aimé le sera aussi, et vice versa. Spinoza écrit :

Éthique III, Proposition XXI, Démonstration : ”L’image de la Joie de la chose aimée aide dans l’amant l’effort de son Esprit, c’est-à-dire affecte de joie l’amant, et d’une Joie d’autant plus grande qu’aura été grand cet affect dans la chose aimée.”

Cette idée de la nécessaire réciprocité de la joie dans l’amour peut paraître naïve, relever plus de l’idéal que de la réalité de nos relations affectives. En effet, nos relations sont la plupart du temps aliénées, c’est-à-dire attachées à des objets imaginaires. Pour sortir de cette aliénation affective, nous devons comprendre les mécanismes à l’oeuvre dans nos choix affectifs. Nous avons déjà entrevu que la source de l’amour ne se situe pas dans les qualités réelles de l’objet aimé, son excellence ou sa bonté, mais simplement dans les variations d’humeur ou d’énergie vitale que nous ressentons en sa présence. Comment finissons-nous par attacher ces sensations et variations à une chose ou personne précise?

L’être aimé, détenteur de souvenirs heureux

Pourquoi désignons-nous une personne ou une chose comme la cause de notre bonheur? Comment passons-nous de l’expérience de joies transitoires à l’idée de l’amour? Spinoza nous enseigne que ce n’est rien d’autre que notre mémoire qui crée l’idée de l’amour. Parce que nous avons en mémoire des expériences joyeuses, nous leur attachons l’idée d’un objet ou d’une personne capable de les reproduire. Ainsi, ce que nous aimons véritablement n’est qu’un souvenir, mais pour nous rassurer face aux imprévus de l’existence, pour nous donner l’illusion d’une stabilité de nos sentiments, nous nous efforçons de croire en quelque chose qui puisse nous faire revivre ces souvenirs. Cette illusion peut prendre de multiples formes, que nous verrons ultérieurement, mais sa mise au jour nous permet déjà de nous poser quelques questions vitales.

✏️ Pensez aux choses que vous avez le plus ardemment aimées. Jusqu’à quel point ont-elles défini votre parcours de vie? Plus important encore, jusqu’à quel point ont-elles défini votre identité, ce que vous êtes au plus profond de vous-mêmes? Avez-vous changé de vie, de valeurs ou d’habitudes par amour pour une personne, un pays ou une idée? Que seriez-vous sans cet amour? Seriez-vous quelqu’un de différent?

✏️ Pensez à vos attachements sans penser à l’objet de votre affection, mais uniquement aux émotions que vous avez ressenties. De quel ordre étaient-elles? S’agissait-il plutôt de sentiments de puissance ou d’impuissance, de force ou de faiblesse?

✏️ Qu’est-ce qui vous a poussé à aller vers cet être aimé? Les sensations que vous procurait sa présence, de joie ou de puissance, ou un idéal, une valeur, une idée de l’excellence?

✏️ Quel est le rôle de la mémoire dans vos relations affectives? Vos sentiments sont-ils nourris surtout pas des souvenirs, ou par l’expérience présente? Le souvenir d’une joie passée vous fait-elle accepter des souffrances présentes? Essayez de donner des raisons à ce comportement, et décidez jusqu’à quel point il vous semble acceptable.

Pour celles et ceux qui souhaitent approfondir le sujet et poursuivre cette réflexion, je vous invite à aller vous abreuver à la source et à explorer l’ouvrage de Balthasar Thomass, Être heureux avec Spinoza, Éditions Groupe Eyrolles, 2008, pp. 11-19. Ce livre est, en général, disponible dans les bibliothèques de quartier. Il n’attend plus que vous pour être feuilleté et, telle une chasse aux trésors, de voir les pépites qu’il contient passées au tamis de votre curiosité.

Aller plus loin :


🔵 Vous accordez une place importante à la raison au détriment des émotions que vous tendez à refouler. Vous êtes à une période de votre vie où vous ressentez une forme de décalage par rapport à la vie que vous avez et qui vous renvoie un miroir qui ne correspond pas à ce que vous en attendez. Vous avez du mal à comprendre les messages qui se cachent derrière ce que vous ressentez et à faire communiquer la voix de la raison avec celle du coeur. OUI? Rencontrons-nous!

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