RELIANCE COACHING Conscience et éveil de soi

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La mémoire de l’oubli

 

« Désincarnée », susurre l’un. « Esclave d’elle-même », assène l’autre.

Chacun rampe dans l’exigüité du sombre vestibule menant à la salle de séjour.

Regroupement de famille après des décennies d’absence. Des décennies d’ignorance.

Ignorance de la vie, ignorance des siens, ignorance d’elle-même.

Ce qu’il en reste ? Une masse percluse qui tangue dans tous les sens comme pour se prouver que son cœur pulse encore sous une chape d’oubli.

 

Un silence de plomb s’est emparé de cet espace où toute parole semble scellée sous des monticules de non-dits, de secrets de famille jalousement enclavés dans les urnes de l’Absolu et de la Fixité, de rhizomes de rancœurs toutes plus crevassées les unes que les autres et qui fermentent sur le terreau de vies suspendues à l’attente.

 

Emma est l’aînée d’une famille que nous pourrions qualifier de nombreuse. 15 membres la composent. « Quatre mâles. Onze femelles ! …» s’ingéniait à lancer fièrement sa mère quand, au détour d’une conversation, on lui demandait la profession qu’elle exerçait. Son travail consistait, effectivement, à mettre bas.

 

Mettre bas.

 

Cette locution verbale, qui pourrait, de prime abord, paraître des plus anodines et inoffensives, contenait, en germe, les affres pudibondes du sort qui attendait Emma. Un sort férocement arrimé à trois vocables sentencieux.

 

Abaisser. Enlever. Ôter.

 

Pourtant, rien ne présageait une si funeste destinée. A 14 ans à peine, elle quitte l’école pour entrer définitivement dans la cour des grands et prendre en charge l’éducation de ses frères et sœurs pour lesquels elle devient une maman. La mère qu’ils n’ont pas. Une mère nourrissante, maternelle, regorgeant d’une affection qui ne demande qu’à s’épandre et surtout, à tisser des liens puissants  d’attachement. Volontaire, elle assume ce rôle dont la véritable teneur lui échappe mais qui la remplit de ce sentiment qu’elle a force mal à définir mais dont elle a viscéralement besoin : l’appartenance. L’autoritarisme, la terreur et le dédain dont sa mère fait montre au quotidien l’enserrent dans un inexpugnable sentiment d’abandon. Sentiment que le vide d’une figure paternelle solidement ancrée dans son quotidien cramponne à un espace d’absences viciées par la perfidie d’une affliction morbide qui s’infiltre dans le magma d’une routine emplie de gestes ô combien de fois répétés et répétitifs mais ô combien délétères. Mélange corrosif d’un despotisme affirmé, de torgnoles à répétition, d’une termitière dont la démultiplication, d’année en année, l’étrangle et l’oppresse et qui, enchevêtrés les uns aux autres, la plongent dans une énurésie dont elle sortira à la rencontre de l’homme qui deviendra aussitôt son mari.

 

« Quelle est ma place ? », se demande-t-elle dans des instants que la solitude intérieure lui arrache et qui sont vite repris d’assaut par le bâti de ses devoirs.

 

Conflit de territoire.

 

Ses 22 ans sonnent le glas de sa prise d’indépendance. Harnachée d’une robe reprisée pour l’occasion, son alliance lui ouvre le passage en direction de l’autel Espérance. Une espérance constellée de volutes diaprées et qui, telles des coupoles de saphir et d’albâtre, s’enroulent dans un firmament où les pâles étoiles de son passé s’incendient de désirs de liberté.

Tel le Mat, elle part à l’assaut du monde à défaut de partir en quête d’elle-même. Elle n’a qu’une obsession, avancer et pour seul bagage, l’expérience acquise jusqu’alors.

 

Abaisser. Enlever. Ôter.

 

Son mari prend immédiatement le relais sur l’image spectrale et absolutiste de sa génitrice confinée au fin fond d’une mémoire saturée et prête à imploser. Les remous des actes tyranniques qu’il lui inflige au quotidien labourent son cerveau et lui lacèrent les tempes. En quelques mois, son désir ardent de liberté et de nouveauté se transmute en un état empreint de confusion et d’apathie. Elle n’est plus que le pâle reflet d’un processus d’asservissement et d’aliénation qui l’amènera tout droit à sa condition première, celle de n’exister aux yeux de personne. Niée dans sa chair, niée dans son identité, niée dans son essence, elle prend rang à l’école de la Soumission sous le diktat et les ordres de celui qui régente désormais sa vie. C’est ainsi qu’elle s’affaire, à son tour, à mettre bas et à élever ses six enfants dont un décédera quelques mois après sa naissance. A son tour, elle refile sa « marmaille », comme son mari aime à qualifier sa progéniture, à des femmes esseulées qui s’improvisent, du jour au lendemain, nourrices. Des épouses dépouillées de leur pouvoir de décision et d’action, et qui, telle Emma, se débattent dans un quotidien où elles reculent chaque jour davantage comme pour mieux se perdre. Ses bambins sont, dans la lignée, nourris sous une perfusion d’aigreur qui les écarte, petit à petit, de l’ardeur de la vie et qui, tout comme leur mère, les insensibilise à la dureté et à la violence.

 

La maisonnée exsude, au fil du temps, la haine qui filtre dans ses veines et dont les amas de colère obstruent les pores d’un pus qui ne cesse de suinter de toutes parts. Emma l’Esclave travaille désormais avec son mari dans l’entreprise familiale. « Comme ça, je pourrai te tenir ferme et te dresser, sale putain de blaireau », lui assène quotidiennement son mari.

 

 

« Comment s’appelle-t-elle déjà?», demande sa matrone de mère, d’un air amusé.

« Oh … vous ne saviez pas qu’elle arborait différents prénoms que son mari lui affublait au gré de ses humeurs et de ses occupations? », répond Camille, l’une des filles d’Emma.

« Non. On n’a qu’un seul prénom», renchérit le tyran, visiblement agacé.

« En théorie, oui. Elle, elle a la particularité d’en contenir tout un éventail tous plus valorisants les uns que les autres et qui feraient pâlir Gorgone d’envie et de jalousie …», rétorque Camille, d’un air guilleret, comme pour aiguiser la curiosité de l’essaim familial agglutiné dans l’entrebâillement de la porte d’entrée.

« Mais, enfin, cessez de nous faire mariner de la sorte et partagez-les avec nous, bon dieu … ».

« Si vous y tenez … Je ne peux que me soumettre à votre demande … Je commence par lequel … ? Mmmm … Que cette tâche est ardue … Quel ordre respecter … ? Bon, je me lance ….

Pute.

Salope.

Enculée.

Sale blaireau.

Morue.

Ordure.

Connasse.

Crevure.

Roulure.

« STOP ! Je ne veux pas en savoir davantage. STOP ! », dit la Matrone, blêmissant.

« J’ai l’impression que ces jolis prénoms vous révulsent, je me trompe ? », lui susurre Camille, dans le creux de l’oreille.

« Laissez-moi tranquille ! Je pars. Poussez-vous ! ».

« Vous fuyez, vous voulez dire … comme vous l’avez fait toute votre vie. Suis-je bête … Vous étiez trop occupée à METTRE BAS », rétorque Camille, ostensiblement.

Soudain, un calme mortuaire s’empare de cette geôle qui se rappelle à l’Oubli.

 

Abaisser. Enlever. Ôter.

 

Le mutisme dans lequel chaque membre de la famille s’est, au fil des ans, claquemuré commence à se fissurer, laissant entrevoir la volonté inquisitrice de la Matrone de dissoudre à jamais les restes du souvenir d’Emma, partie sans plus jamais se retourner le jour de la prise d’Indépendance.

 

Et quelle indépendance …

 

 

Qui aurait pu prédire cet Indicible ? Qui aurait pu entrevoir cette mise en abîme ? Qui aurait pu extraire de cet enchevêtrement de données une telle fractale ?

 

Emma. Seule Emma savait. Mais, arrivé à ce stade, a-t-on véritablement envie de savoir ? A-t-on véritablement envie de nous appesantir sur des « données » qu’on espère évanescentes au profit d’un avenir meilleur ? A-t-on, en nous, les moyens véritables pour s’extirper, à un si jeune âge, d’un tel marasme ?

 

 

Abaisser. Enlever. Ôter.

 

 

La rage avait déserté son corps et son esprit. Elle menait une existence végétative où les quelques interstices de répit dont elle bénéficiait s’absolvaient dans des actes ritualisés qui venaient remplir ces moments de vacuum.

 

Courses dans les supermarchés le samedi après-midi. Ménage, lessives et repassage le dimanche. Préparer à manger le reste du temps.

 

Dans les rares moments de dispense qu’elle s’octroyait lorsque son mari désertait la maison pour se rendre à l’usine, elle se repaissait de la lecture de livres à l’eau de rose. Elle oscillait ainsi entre une servilité qui l’enchaînait et une évasion que ces livres lui procuraient. Lorsqu’elle ouvrait un de ces précieux romans représentant toujours une femme de basse condition dans les bras d’un homme musclé, beau, riche et de surcroît, intelligent, elle se laissait aller à une impassibilité sans borne. Plus rien n’existait ou plutôt, son existence recouvrait un sens à partir de ce livre. Plongée au plus profond des lettres dactylographiées, elle ne laissait alors apparaître que son crâne, tant sa tête s’inclinait sur le livre jusqu’à le dévorer. On aurait dit qu’elle sculptait chaque mot, qu’elle modelait chaque expression auxquels elle donnait vie dans une inépuisable et frénétique absolution. Sa frêle existence reprenait de l’épaisseur face à l’étau de la solitude qui la tenaillait dans un isolement sans bornes et qui participait de l’assujettissement dont elle était à la fois la prise et la pâture.

 

Et c’est ainsi qu’elle vécut jusqu’à ses 63 ans, l’âge où elle prit sa retraite. L’âge où la fatalité frappa de son sceau sa mise à mort la jetant à jamais dans la fosse de l’exil. Une désertion lente, subreptice, tisserande de ces longues journées d’enfermement total à égrener compulsivement les grains d’un chapelet noir orangé qu’elle faisait glisser entre ses doigts arthritiques et dont elle scandait l’exécution au rythme du tic-tac de la vieille pendule qui habillait une partie de la salle à manger.

 

Abaisser. Enlever. Ôter.

 

Un jour, sa voisine, Odile, n’y tenant plus, alerta Camille, la fille d’Emma ; la seule parmi la fratrie à encore accepter son statut de mère et sa Résignation.

Un seul objectif en tête : la déraciner de cette lie putrescible dont l’acidité finit par oxyder le moindre recoin de son âme et de son corps la laissant amnésique.

 

Abaisser. Enlever. Ôter.

 

Elle est redevenue, à 65 ans, cet enfant qu’on n’a pas reconnu comme tel et qu’on a propulsé trop vite dans le monde des adultes. Depuis, elle vivote et n’est plus que la dépouille d’elle-même : un être exsangue revenu à un état infantile, incapable de se situer dans l’espace, incapable de penser et de raisonner, incapable de se souvenir de qui elle est.

Elle n’est plus que le résidu vivant des deux tortionnaires qui auront fait de sa vie une lente descente aux Enfers pour ne plus jamais remonter dans les limbes d’Espérance.

 

Depuis, elle vit percluse dans l’Arrêt où le Temps est devenu Soupir et l’Espace, un hiatus.

 

Abaisser. Enlever. Ôter.

 

 

Fin de la réunion de famille.

La masse s’extrait, avec force, de la lourdeur du cachot dans lequel elle s’est engouffrée et s’éparpille en se cognant contre les murs et les portes en une vague de respirations pantelantes.

 

« Qu’est-ce qu’on a fait ? », susurre le premier. « L’abandonner », assène le deuxième.

 

Extrait du recueil Fragments d’histoires, de Marina TABEL

 

 

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Cette entrée a été publiée le 15/04/2019 par dans Lectures, et est taguée , , , , , , .

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