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2-J’ai vu Sisyphe heureux

Comme une grande journée d’été

Il faut imaginer Sisyphe heureux

ALBERT CAMUS

Il faut imaginer Sisyphe heureux

ALBERT CAMUS

1.

Manolis à l’époque

Était un jeune homme de vingt-cinq ans

Fort et fort timide

Il travaillait avec le père de Maria dans les champs

Et avait perdu ses deux parents pendant la guerre

Comme Maria y avait perdu sa mère

Avant leur mariage ils se sont vus une seule fois

Chez elle

Il a frappé à la porte

Le père l’a accueilli

Elle est partie préparer le café

Si le café était sucré

Ça voulait dire qu’elle acceptait

Les deux hommes parlaient

Du temps

Et des récoltes

Le café refroidissait

Manolis n’arrêtait pas de s’essuyer les mains

Tout d’un coup

A porté la tasse à ses lèvres

Fermé les yeux

”Il est très bon votre café, Maria!”

Dans un sourire

Et le père en riant :

”Oh tant mieux, mon garçon, si ce café te plaît

t’en auras un pareil tous les matins

pendant longtemps”

Maria a baissé les yeux

– quels beaux yeux –

Manolis n’était pas très beau

Mais il avait l’air gentil.

2.

Lorsqu’elle était plus jeune

Elle en avait aimé un autre

Aggelos, il s’appelait

– qui veut dire ange –

Et il était beau comme son nom

Pendant la guerre civile

Aggelos est parti

Rejoindre ses frères

Dans le ciel promis

Elle l’a pleuré

Autant que les règles de la bienséance

Le lui ont permis

Elle devait l’oublier vite

Elle avait déjà vingt-trois ans

Bientôt il serait trop tard

Elle a soufflé la flamme de la veilleuse

Qu’elle allumait tous les soirs à son nom

Cette flamme ne s’est jamais rallumée.

3.

Un mois plus tard

Le mariage a eu lieu

Le pope du quartier a béni leur union

Maria et Manolis avaient maintenant le droit

Et le devoir

De partager la vie

Ils n’ont pas eu besoin de temps pour se connaître

Ils partageaient trois choses qui unissent les gens depuis des siècles

Ils étaient pauvres

Ils étaient fiers

Ils aimaient le travail

Ils ont trouvé le bonheur où ils ont pu

Et ils l’ont pris

Ils ont été heureux

Dans la paix de leurs habitudes

Dans le labeur de la journée

Et dans leur lit commun

La vie leur a donné deux filles

Qu’ils ont élevées dans la simplicité de leur amour

Ils les ont poussées à faire des études à Athènes

”Votre dot sera ce que vous aurez mis dans vos têtes

votre fortune sera les salaires que vous toucherez”

L’écart qui se creusait

Était de bon augure

Manolis écoutait ses filles parler de leurs projets

”Moins je vous comprends, les filles

et plus je suis fier.”

4.

Cela faisait maintenant cinquante ans

Que Maria et Manolis vivaient ensemble

Cinquante années qui ressemblaient

À une grande journée d’été

Douce et longue

Bien remplie à ras bord

Ils ne paraissaient pas vraiment plus vieux

Un peu plus lents peut-être

Un peu moins denses

Avec leur seule petite retraite

Ils entretenaient la maison

Achetaient des cadeaux pour les petits-enfants

Jamais on ne les voyait l’un sans l’autre

Sous les paupières closes

Seul le sommeil les séparait

Là où chacun voyage seul

Le trottoir devant chez eux était toujours gai

– Maria avait planté des fleurs –

Dès que les jours s’allongeaient

Ils y sortaient leurs chaises

Restaient assis pendant des heures

De longs après-midi

Des soirées parfumées de jasmin et de belles-de-nuit

Ils restaient là

Main dans la main

Immobiles

À regarder passer leur vie

Sur le mur de l’immeuble d’en face.

5.

Un matin

La mort d’un coup a embrassé Manolis

Elle a troué sa poitrine d’une douleur aiguë

Dans l’ambulance

Ni plaintes ni prières

Il s’accrochait aux yeux de Maria

Manolis

A poussé la discrétion jusqu’au bout

Il n’a pas tenu jusqu’à l’hôpital

Maria lui a fermé les yeux

Elle a embrassé ses lèvres

Elle n’a plus ouvert la bouche

Ni pour boire

Ni pour manger.

6.

Les filles

Accompagnées de leurs familles

Sont venues d’Athènes pour l’enterrement

Maria

Sourire aveugle

Ne regardait nulle part

La cérémonie a eu lieu le lendemain

Le vieux pope qui les avait mariés

A enterré Manolis

Maria a demandé sa bénédiction

”Mon père,

Tout s’est passé comme il fallait

Que Dieu me le pardonne

Je ne veux plus voir le jour se lever

Aujourd’hui

Ma vie entière.”

7.

Dans la nuit

Alors que tout le monde dormait

Maria s’est levée

S’est préparée

Elle a fait son lit

S’est installée tranquillement dans le fauteuil

La mort rôdait encore dans la maison

Maria

A tendu les bras

Et avec ses doigts tordus par les années

Lui a fait signe de venir

La mort est montée sur ses genoux

Maria l’a serrée contre son coeur

Ses filles l’ont trouvée ainsi

Assise dans son fauteuil

Endimanchée

Sereine

Les bras croisés

Dans une étreinte

Au cas où

Il serait vrai

Que les âmes se retrouvent.

8.

Quand je retourne au pays

Je passe toujours devant chez eux

Et à chaque fois ça me surprend

Le trottoir nu souligne leur absence

Quatre murs seuls qui tournent au gris

Gonflés d’humidité comme s’ils retenaient des larmes

Et une petite cour déserte collée au mur de la maison voisine

Il fallait bien du talent pour en faire un paradis

Leur départ

Signe la fin d’un monde

Vivre pauvre sans être rustre

Avoir peu et tout offrir

Garder le meilleur pour l’ami ou l’étranger

Reprendre tous les matins le même chemin

Savoir que toute la vie sera ainsi

Et en sourire

Moi

J’ai vu

Sisyphe heureux.

Katerina Apostolopoulou, J’ai vu Sisyphe heureux, Éditions Bruno Doucey, 2020, pp. 39-61

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Cette entrée a été publiée le 27/05/2024 par dans Lectures, et est taguée , , , , , , , , , .

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